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  • Une initiative originale

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    Un article passionnant de Charlotte Waligora publié sur son blog. "La mémoire russe assassinée ? suggestion pour l'ïle Seguin adressée au Président de la République".


    « Au sud-ouest de Paris, il existait une banlieue qui avait pour nom Billancourt et qui s’est peu à peu fondue dans la capitale (…)M. Renault s’était mis à chercher des ouvriers. Il lui fallait des hommes, des hommes jeunes et en bonne santé, des hommes susceptibles de venir s’installer à Billancourt (…) Or, il s’est trouvé que de tels hommes existaient ; « des « Russes blancs », anciens militaires des armées de Dénikine, de Wrangel, des gardes blancs ».
    Nina Berberova, en rédigeant la postface des "Chroniques de Billancourt", soulignait par ailleurs, « Le « petit peuple d’émigrés russes en France n’a fait l’objet d’aucune étude particulière et si peu de choses furent écrites (…) Aujourd’hui, personne ne sait plus rien d’eux, personne ne se souvient d’eux. »
    Le temps passe et ne se renouvelle pas. On ne peut ressusciter l’histoire, les morts. Mais de leur vivant, il y a longtemps, ils ont parlé, écrit et vécu, tout simplement. L'avenir ne se prépare-t-il pas aussi en assimilant le passé au présent ?
    Que les 115400 m2 des anciennes usines Renault, à Billancourt, soient désormais dédiés à l’avenir, soit. Que la plus grande partie du site soit confiée à des promoteurs immobiliers soit. Que demain, le site, dont les traces disparaissent à une extraordinaire rapidité, devienne un champ d’immeubles aussi immondes les uns que les autres, taillés à l’équerre, très bien. Il y a mieux, l’île Seguin va devenir une île des deux cultures, accueillir une université américaine et un espace dédié à l’art contemporain. Que demande le peuple ?

    Que va-t-on faire de la mémoire russe du lieu ? Car l’histoire est là, rappelée par deux panneaux, situés en façade du site, place Jules Guesde, à Boulogne. Mais d’autres panneaux de promesses immobilières ne tardent pas à servir de "décors de rues" et la présence russe reste absente.


    Cet endroit, que Nina Berberova décrit dans les célèbres « Chroniques de Billancourt », publiées par Acte Sud en 1992 (recueil de 13 chroniques écrites entre 1928 et 1940), va t-il être définitivement privé de la mémoire russe qui semble contenue dans chacune des façades néanmoins conservées ? C’est en longeant le mur de la rue de Meudon, qu’un nu est apparu, façonné par le temps, l’humidité, probablement, et ressemblant à un nu staëlien des années 1953/54. Comme si l’espace lui-même, voulait qu’on se souvienne de l’émigration russe et de la culture russe de l’émigration, nourrie par autant d’écrivains et poètes que de peintres, sculpteurs, graveurs, dessinateurs.
    Après la première guerre, la France manquait de main d’œuvre, pour avoir perdu sa jeunesse au front. Mais la révolution bolchevique, en plus de déclancher une guerre civile et une famine, en Russie, provoque un exode sans précédent de population. C’est le général Wrangel qui organisa les départs de milliers de Russes, par le sud, vers Constantinople. De là, ils prendront bien souvent des bateaux qui reçurent l’autorisation de débarquer en France. Et c’est à Boulogne, et dans le XVe arrondissement que les russes se groupèrent, travaillant, notamment en tant que chauffeurs de taxi et main d'oeuvre, contremaîtres, etc...aux usines Renault (environs 10000 ouvriers russes).
    La narration journalistique du quotidien des émigrés Russes fut, en France, récurrente au début des années 1920.
    L’Intransigeant du 1er mars 1923 racontait l’« Histoire d’une famille évadée de Russie - Des milliers de slaves travaillent dans nos ateliers et usines et nos ouvriers sont secourables à leurs misères » : « Une dame, accompagnée de deux enfants, se présentait, il y a deux ans, à l’embauche d’une grande usine de la banlieue parisienne ; c’était la femme d’un colonel russe de l’armée koltchak ; elle se croyait veuve et n’avait échappé aux Bolcheviks que moyennant les plus affreuses tribulations : l’un de ses deux fils, un gamin de quinze ans, avait été blessé et resterait boiteux. On donna du travail à tous trois et la courageuse femme était à l’abri de la misère quand elle apprit que son mari, providentiellement sauf, ayant traversé toute la Russie à pied, était acteur à Varsovie. Elle fit part de cette joie au chef du personnel de l’usine : la famille infortunée se trouve à présent réunie et le père est manœuvre dans l’atelier même où l’un de ses fils est apprenti : c’est un travailleur modèle, d’une stature et d’une force remarquable ; il faut être au courant de son aventure pour comprendre le petit cercle rose dont il est marqué à la racine du nez et sous l’arcade sourcilière ; cet aristocrate a tout perdu, sauf le pli du monocle (…) »
    Dans cet article, anonyme, était précisé que beaucoup d’émigrés russes ayant servi dans l’armée impériale étaient devenus manœuvres spécialisés ou vérificateurs, magasiniers ou contrôleurs de fabrication dans les Usines Renault et que « l’homme distingué et bon qui les engage avec précaution, et les suit avec un intérêt souvent ému, n’a généralement qu’à se louer d’eux. “Ce sont, nous dit-il, pour la plupart, des hommes adroits, sobres et appliqués.” »
    Dans les années 1920, les russes imaginaient pouvoir repartir un jour en Russie et étaient convaincus de l’impossible succès de la Révolution. Dans les années 1930, il se rendirent à l’évidence et s’installèrent définitivement. Ainsi, les églises initialement improvisées dans des appartements ou dans des caves s’élevèrent sur le sol français et la chapelle Saint-Nicolas de Boulogne (132 bis, rue du Point du Jour) rappelle cette émigration et signale la présence d’une communauté russe, près de l’usine.
    Les émigrés russes qui travaillaient à Boulogne-Billancourt avaient souvent d’autres qualifications en Russie, dont parle, d’ailleurs, Nina Berberova, dans ses « Chroniques ».
    Si une église russe se profile au fond d’une cour, si une rue porte le nom de l’écrivain russe, à Boulogne, il faut garder en mémoire que cette émigration russe a tenu à assurer une continuité culturelle russe en exil. La culture de l’émigration russe en France est désormais un célèbre sujet largement exploré dans notre pays. C’est comme si la Russie de l’émigration avait une âme et composait ses troupes, gardiens de sa mémoire, au hasard du temps.
    Nous nous sommes tous rencontrés, russophiles, russologues de France. Nous savons tous qui nous sommes. Je pense à Kyrille Makhroff, Nikita Struve, René Guerra, Marie Avril, Andreï Tolstoï (en Russie), Catherine Gousseff, Andreï Korliakov, Bruno Giraudy, l'équipe du Musée des Cosaques à Courbevoie, où il y a un travail d'inventaire à faire. Unissons nous, unissons nos forces et nos travaux contre l'oubli, pour rendre un hommage visible à l’effort exceptionnel de l’émigration pour la sauvegarde du patrimoine culturel russe d’avant 1917, annihilé par 80 années de régime soviétique. L'art russe est aujourd'hui encore à l'honneur, mais il s'agit d'art russe en Russie. L'art de l'émigration doit être consacré.
    L’île Seguin devrait accueillir un espace dédié à cet effort, à l’art russe de France, à la littérature russe de France, à la mémoire de l’émigration russe en France. La mémoire du lieu semble appeler, au rythme de telles évidences, un espace dédié à la seconde Russie, rappelant aussi qu'entre les Russes et les Français, outre une histoire commune, le fantôme de l'alliance de 1893, plane toujours, au seuil de l'inconscient.

    Charlotte Waligora