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Modiano

  • Rue des Boutiques Obscures

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    Appartement de russes émigrés à Paris dans le quinzième arrondissement en 1935, dessiné par un enfant.
    " A mon cher papa, le jour de son anniversaire"

    Voici quelques très belles pages extraites du roman de Patrick Modiano "Rue des Boutiques Obscures". Le héros amnésique est à la recherche de son passé.

     En quelques phrases Modiano transmet cette douceur et cette tristesse diffuses propres au monde déjà disparu des émigrés russes des années d'après-guerre.

     

    "Il sortait de l’épicerie, un sac en papier à la main.

    - Monsieur Stioppa de Djagoriew ?

       Il eut vraiment l’air surpris. Nos têtes étaient à la même hauteur, ce qui m’intimidait encore plus.

    -         Lui-même. Mais qui êtes vous ?

    Non, il ne me reconnaissait pas. Il parlait le français sans accent. Il fallait être courageux.

    -         Je … je voulais vous voir depuis … longtemps …

    -         Et pourquoi, monsieur ?

    -         J’écris …j’écris un livre sur l’Emigration …Je …

    -         Vous êtes russe ?

    C’était la seconde fois qu’on me posait cette question. Le chauffeur de taxi me l’avait posée lui aussi. Au fond, peut-être l’avais-je été, russe.

    -         Non.

    -         Et vous vous intéressez à l’Emigration ?

    -         Je … Je … j’écris un livre sur l’Emigration. C’est … C’est … quelqu’un qui m’a conseillé d’aller vous voir … Paul Sonachitzé …

    -         Sonachitzé … non …

    Il prononçait à la russe. C’était très doux : le bruissement du vent dans les feuillages.

    -         Un nom géorgien … Je ne connais pas …

    Il fronçait les sourcils.

    -         Sonachitzé …non …

    -         Je ne voudrais pas vous déranger, monsieur, Juste vous poser quelques questions.

    -         Mais ce serait avec le plus grand plaisir …

    Il souriait, d’un sourire triste.

    -         Un sujet tragique, l’Emigration … Mais comment se fait-il que vous m’appeliez Stioppa ? …

    -         Je …ne …je …

    -         La plupart des gens qui m’appelaient Stioppa sont morts. Les autres doivent se compter sur les doigts d’une main.

    -         C’est …ce Sonachitzé …

    -         Connais pas.

    -         Je pourrais … vous poser … quelques questions ?

    -         Oui. Voulez vous venir chez moi ? Nous parlerons.

     

    Rue  Julien-Potin, après avoir passé une porte cochère, nous traversâmes un square bordé de blocs d’immeubles. Nous prîmes un ascenceur de bois avec une porte à double battant munie d’un grillage. Et nous devions, à cause de nos tailles et de l’exiguïté de l’ascenseur, tenir nos têtes inclinées et tournées chacune du côté de la paroi, pour ne pas nous toucher du front.

       Il habitait au cinquième étage un appartement composé de deux pièces. Il me reçut dans sa chambre et s’allongea sur le lit.

    -         Excusez-moi, me dit-il. Mais le plafond est trop bas. On étouffe quand on est debout.

       En effet, il n’y avait que quelques centimètres entre ce plafond et le haut de mon crâne et j’étais obligé de me baisser. D’ailleurs, lui et moi, avions une tête de trop pour franchir l’embrasure de la porte de communication et j’ai imaginé qu’il s’y était souvent blessé le front.

    -         Vous aussi, allongez-vous … si vous voulez … Il me désignait un petit divan de velours vert clair, près de la fenêtre.

    -         Ne vous gênez pas … vous serez beaucoup mieux allongé … Même assis, on se croit dans une cage trop petite … Si, si …allongez vous …

    Je m’allongeai.

    Il avait allumé une lampe à abat-jour rose saumon qui se trouvait sur la table de chevet et cela faisait un foyer de lumière douce et des ombres au plafond.

    -         Alors, vous vous intéressez à l’Emigration ?

    -         Beaucoup.

    -         Mais pourtant vous êtes encore jeune …

    -         Jeune ? Je n’avais jamais pensé que je pouvais être jeune. Un grand miroir avec un cadre doré était accroché au mur, tout près de moi. J’ai regardé mon visage. Jeune ?

    -         Oh …je ne suis pas si jeune que cela …

    Il y eu un moment de silence. Allongés tous les deux de chaque côté de la pièce, nous ressemblions à des fumeurs d’opium.

    -         Je reviens d’un service funèbre, me dit-il. Dommage que vous n’ayez pas rencontré cette très vieille femme qui est morte … Elle aurait pu vous raconter des tas de choses … C’était une des personnalités les plus remarquables de l’Emigraton …

    -         Ah bon ?

    -         Une femme très courageuse. Au début, elle avait créé un petit salon de thé, rue du Mont-Thabor, et elle aidait tout le monde… C’était très difficile…

    Il s’assit sur le rebord du lit, le dos voûté, les bras croisés.

    -         J’avais quinze ans à l’époque…Si je fais le compte, il ne reste plus grand monde…

    -         Il reste…Georges Sacher…, dis-je au hasard.

    -         Plus pour très longtemps. Vous le connaissez ?

    Etait-ce le vieillard en plâtre ? Ou le gros chauve à tête de Mongol ?

    -         Ecoutez, me dit-il. Je ne peux plus parler de tout ça… ça me rend trop triste… Je peux simplement vous montrer des photos… Il y a les noms et les dates derrière… vous vous débrouillerez…

    -         Vous êtes vraiment gentil de vous donner tant de mal.

    Il me sourit.

    -         J’ai des tas de photos… J’ai mis les noms et les dates derrière parce qu’on oublie tout…

    Il se leva et, en se courbant, passa dans la pièce voisine.

    Je l’entendis ouvrir un tiroir. Il revint, une grande boîte rouge à la main, s’assit par terre, et appuya son dos au rebord du lit.

    -         Venez vous mettre à côté de moi. Ce sera plus pratique pour regarder les photos.

    Je m’exécutai. Le nom d’un confiseur était gravé en lettres gothiques sur le couvercle de la boîte. Il l’ouvrit. Elle était pleine de photos.

    -         Vous avez là-dedans, me dit-il, les principales figures de l’Emigration.

    Il me passait les photos une par une en m’annonçant le nom et la date qu’il avait lus au verso, et c’était une litanie à laquelle les noms russes donnaient une sonorité particulière, tantôt éclatante comme un bruit de cymbales, tantôt plaintive ou presque étouffée. Troubetskoï. Oberliani. Cheremeteff. Galitzine. Eristoff. Obolensky. Bagration. Tchavtchavadzé… Parfois, il me reprenait une photo, consultait à nouveau le nom et la date. Photos de fête. La table du grand-duc Boris à un gala du Château-Basque, bien après la Révolution. Et cette floraison de visages sur la photo d’un dîner « blanc et noir » de 1914…Photos d’une classe du lycée Alexandre de Pétersbourg.

    -         Mon frère aîné…

    Il me passait les photos de plus en plus vite et ne les regardait même plus. Apparemment, il avait hâte d’en finir. Soudain je m’arrêtai sur l’une d’elles, d’un papier plus épais que les autres et au dos de laquelle il n’y avait aucune indication.

    -         Alors ? me demanda-t-il, quelque chose vous intrigue, monsieur ?

    Au premier plan, un vieil homme, raide et souriant, assis sur un fauteuil. Derrière lui, une jeune femme blonde aux yeux très clairs. Tout autour, de petits groupes de gens dont la plupart étaient de dos. Et vers la gauche, le bras droit coupé par le bord de la photo, la main sur l’épaule de la jeune femme blonde, un homme très grand, en complet prince-de-galles, environ trente ans, les cheveux noirs, une moustache fine. Je crois vraiment que c’était moi.

    Je me suis rapproché de lui. Nos dos étaient appuyés au rebord du lit, nos jambes allongées par terre, nos épaules se touchaient.

    -         Dites moi qui sont ces gens-là ? lui ai-je demandé.

    Il a pris la photo et l’a regardée d’un air las

    -         Lui c’était Giorgiadzé…

    Et il me désignait le vieux assis sur le fauteuil.

    -         Il a été au consulat de Géorgie à Paris, jusqu’à ce que…

    Il ne finissait pas sa phrase comme si je devais comprendre la suite instantanément.

    - Elle, c’était sa petite-fille…On l’appelait Gay…"

     

    Patrick Modiano "Rue des Boutiques Obscures" ed Gallimard 1978